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29 mai 2024 | Lawrence.Rollier | Non classé
MEMM. C’est l’acronyme de l’expression qu’Alice Barraud a entendu tant de fois, elle qui a été au mauvais endroit, au mauvais moment.
Ce « mauvais moment », c’était le 13 novembre 2015. Attablée à la terrasse du Petit Cambodge, la jeune femme est touchée de plein fouet par une balle de kalachnikov qui traverse son bras gauche. La carrière de cette circassienne, diplômée du Centre Régional des Arts du Cirque de Lomme, spécialisée dans la voltige de main à main et le portique coréen, est brutalement arrêtée. Pour de bon selon certains médecins pour qui elle ne reprendra jamais son activité. « Heureusement, dans le lot, il y a eu un merveilleux chirurgien, un seul, qui m’a laissé entendre qu’en fait, personne n’en savait rien. Je me suis accrochée à ce mini-espoir. »
L’espoir passe d’abord par la reconstruction physique. Alice subit plusieurs opérations. « On a cherché ensemble comment faire pour réparer mon bras au mieux. Il fallait parfois choisir entre le solide et le pratique. Ainsi, on a conservé mon cubitus cassé pour permettre le geste de la rotation du poignet. J’ai dû me muscler pour protéger l’os cassé et pouvoir à nouveau tirer et pousser avec ce bras, mais il y a des choses que je ne peux plus faire comme les autres. »
Vient ensuite la reconstruction morale, aussi longue et douloureuse. Dès sa sortie de l’hôpital, Alice note dans des carnets son quotidien, ses doutes, ses difficultés, ses espoirs, ses rechutes. « Je voulais raconter ça sans mentir. A chaque fois, on essaye, on retombe et on se relève. C’est comme ça que je me suis reconstruite, en me disant que je pouvais aller plus loin. Ça a marché, mais pas totalement », avoue t-elle avec un sourire. « Je suis encore handicapée ! Mais en tout cas, dans la vie, il n’y a rien qui me touche plus que quelqu’un qui se bat pour aller plus loin ».
Malgré ce handicap, la jeune femme a trouvé l’énergie d’inventer son propre langage corporel et de nouvelles façons de pratiquer la voltige. Dans le spectacle, elle est suspendue à un trapèze, chose qui paraissait inimaginable au départ.
Dans la vie et sur scène, Alice n’est pas seule. Raphaël De Pressigny, son compagnon, l’a soutenue et accompagnée dans cette renaissance humaine et artistique. « Pour ce spectacle, il a fallu assurer tous les recoins d’une reconstruction post-traumatique », explique celui qui est aussi le batteur du groupe Feu! Chatterton. « Ça passe par énormément d’émotions différentes. Des émotions dures comme la douleur, la colère, la tristesse, mais aussi énormément de scènes absurdes, drôles, belles, poétiques ».
La musique a permis de transcender cette matière parfois “lourde”, de la digérer. « Sa musique m’a offert de sortir des choses que je n’arrivais pas à dire avec des mots, notamment sur le thème du handicap », souligne Alice Barraud. « En bougeant, j’ai pu exprimer avec le corps ce que j’avais besoin de dire ».
2 octobre 2023 | Lawrence.Rollier | Non classé
Jean-Louis Martinelli met en scène la farce imaginée par Molière, double charge contre l’abus de pouvoir paternel et l’ignorance assassine des médecins, servie par des comédiens flamboyants. Deux représentations auront lieu au Escher Theater les 8 et 9 novembre.
Comment ce projet est-il né ? Dominique Bluzet m’a fait part de son désir de travailler sur des formes courtes de théâtre classique pour aller à la rencontre des gens qui ne vont pas au théâtre. La pièce est créée au théâtre d’Aix en intérieur, mais l’objectif est de pouvoir la jouer partout, y compris en extérieur. Seule contrainte impérative : il fallait que le spectacle ne dure pas plus d’une heure. Je me suis alors souvenu de cette courte pièce de Molière, sorte de brouillon du Médecin malgré lui. Un seul élément matériel (les costumes, que Christian Lacroix a accepté de réaliser) soutient l’imagination. Sinon, le décor se réduit au strict minimum : une table et une chaise. Lully avait composé la partition de cette comédie-ballet, mais dans la mesure de l’objectif assumé d’accessibilité, j’ai renoncé à la musique baroque et j’ai demandé à Sylvain Jacques d’imaginer une musique plus contemporaine, qui corresponde mieux à l’esprit du projet.
Quelle lecture faites-vous de la pièce ? La pièce aborde essentiellement deux thèmes : celui du mariage forcé et de l’autorité imbécile des pères, qui peut encore faire écho aujourd’hui, et celui des atermoiements ignorants et des contradictions de la médecine qui, en cette sortie de pandémie, résonne forcément à nos oreilles qui ont entendu pendant des mois des médecins sur les ondes pour dire tout et son contraire. Molière écrit la pièce au moment où les médecins charcutaient Anne d’Autriche, la mère de Louis XIV, littéralement dépecée pour soigner son cancer du sein. Mais sa critique de la médecine de l’époque est aisément transposable. La farce s’appuie aussi sur la folie du père qui ne veut pas lâcher sa fille. Son prétendant se fait passer pour un médecin, d’où le titre de la pièce. Mais mieux que l’amour, je crois que c’est le théâtre qui soigne cette fille, et qui accessoirement nous sauve nous tous ! Il est intéressant d’interroger la forme de mélancolie qui saisit cette jeune fille, que Charcot aurait peut-être traitée comme une hystérique. Feints ou réels, ses symptômes apparaissent à partir du moment où on lui refuse son prétendant et où elle choisit la dépression comme refuge. Hors de ces considérations, je veux surtout traiter cette pièce comme une farce, dans la veine de la commedia dell’arte, en travaillant sur le grotesque. Deux médecins dont l’un bégaye pendant que l’autre allonge les mots, un père ridicule, une servante, sorte d’Arlequin au féminin : le travail sur les costumes va aussi en ce sens et la générosité du jeu des comédiens convient parfaitement au projet.
Vous n’avez pas souvent monté Molière… En effet, je ne l’ai monté qu’une fois, avec Jacques Weber dans L’Avare. Pour moi, Molière, c’est une sorte de souvenir d’enfance, lié au plaisir pris à sa lecture quand j’étais adolescent. Mais plus qu’un retour à l’enfance, c’est une plongée dans le plaisir du jeu et des situations. La sensualité du jeu est réelle dans cette pièce et il y a un plaisir évident à la farce. Derrière les thèmes abordés, résonne l’angoisse de la mort que nous avons traversée pendant la pandémie : il y a quelque chose comme une revanche que porte la jouissance de la farce.
Propos recueillis par Catherine Robert pour le Journal La Terrasse
26 juillet 2023 | Lawrence.Rollier | Non classé
Connues pour leurs narrations originales, leurs vidéos expérimentales et une musique live déconcertante, les performances des sœurs h et Maxime Bodson sont des créations satellites qui détonnent à coup sûr. Deux représentations de Totale éclipse auront lieu au Escher Theater les 17 et 18 mai, avec un message percutant : exister, sans compromis, bien au-delà des sempiternels poncifs et stéréotypes.
Totale Eclipse n’est pas une première mais s’inscrit plutôt dans un chantier au long cours, celui de questionner les normes, les cadres, de ne pas rechercher une forme homogène. Marie Henry : Avec Isabelle, nous essayons toujours de réinterroger notre manière de travailler ensemble. C’est important pour ne pas nous ennuyer et cela nous permet de créer aussi des objets toujours un peu différents. Nous travaillons en ping-pong : une fois, c’est elle qui apporte en premier la matière visuelle, une fois c’est moi qui vient avec la matière textuelle, une autre fois c’est Maxime avec sa proposition musicale, une fois c’est le côté plus performatif qui est mis en avant, etc. Nous sommes donc passées par différentes formes : d’abord des vidéos, puis des installations vidéo, puis des « espaces narratifs hybrides » avec Maxime qui jouait en live sur les projections, puis de la performance avec deux adolescentes sur scène qui agissaient d’une manière picturale dans l’image, et puis, ici, à quelque chose de plus théâtral, avec Augusta (sa fille).
Dans Totale Eclipse on voit notamment des enfants et des personnes âgées : comment vous est venu ce choix de porter l’attention particulièrement sur elles et eux ? M. H. :Tout d’abord, comme Augusta le dit dans son texte forcé, « pour des contraintes économiques, pas pour des raisons sentimentales » ! Tout comme nous avions Augusta sous la main, nous avions pendant les vacances d’été nos parents à disposition. Nous devions filmer vite. En quelque sorte, les « comédien·nes » étaient tout trouvé·es. Il est vrai qu’en plus de ce travail « familial-artisanal » qui nous caractérise, nous ne travaillons jamais avec des comédien·nes professionnel·les. Pour nous, il n’y a aucun intérêt à savoir jouer. Ça dessert même un peu. Quand Isabelle filme, elle ne fait que donner des consignes telles que : marche, recule, tourne le visage, fais semblant de lécher une glace, etc. Tout le monde est capable de le faire ! Nos parents étaient assez ébahis à vrai dire de ce qu’on leur demandait… Et puis cette contrainte a fait sens. Nous avons trouvé intéressant de mettre en miroir la jeunesse et la vieillesse. Car ce sont finalement deux groupes qui posent la question du cadre. Cadre dans lequel nous les maintenons, enfermons, ou duquel on les exclue. Aux enfants on dit : fais ceci, fais cela, ne fais pas ça, attention à… Et à qui demandons-nous de sortir du cadre ? De devenir presque invisibles ? Aux personnages âgées, qui ne représentent plus un marché économique et nous renvoient à la vieillesse qu’on ne veut pas voir. Mais encore une fois, parler du fait qu’on met au ban de la société les personnes âgées et que les enfants sont enfermé·es dans nos attentes n’était pas le point de départ : cela s’est construit en cours de route.
Isabelle Henry Wehrlin : Avec une thématique comme « Tout est possible », nous ne voulions pas traiter de sujets « in », comme la question du genre par exemple. Car cela aurait été trop dans le cadre du moment, justement… Mais plutôt porter une attention sur ce qui se joue discrètement au quotidien, ce qui se montre moins, intéresse moins.
Au niveau formel, Totale Eclipse cherche à dérouter, à surprendre : par quels moyens avez-vous cherché à contrer les attentes ? M. H. : Nous ne cherchons jamais à traduire un seul message mais plusieurs, en jouant avec les couches narratives. Nous déconstruisons toutes les deux une forme de pensée linéaire, par le travail de l’image, l’écriture fragmentée et la musique de Maxime qui n’est pas spécialement « narrative ». Nous déroutons donc toujours un peu par ce travail en multicouches, qui parle à chacun·e d’une manière différente et renvoie finalement les spectateurs et spectatrices face à leur propre histoire. Comme il y a des manques et des confrontations de narration, ils et elles doivent un peu lâcher prise, et c’est aussi une demande qui peut dérouter. Être face à un sens unique est plus confortable. Et c’est vrai que nous aimons particulièrement brouiller les pistes, et placer les spectateurs et spectatrices face à leurs ambivalences ou contradictions. La morale est vraiment quelque chose qui ne nous intéresse pas et fuyons à tout prix. Nous préférons questionner : qu’est-ce que ça provoque chez moi de voir une représentation d’un corps âgé ? Avons-nous vraiment évolué dans le rapport hommes-femmes ? Ne sommes-nous pas toujours enclin·es à répondre à des attentes ?
25 juillet 2023 | Lawrence.Rollier | Non classé
Dans Abysses, l’auteur sicilien Davide Enia nous emmène sur l’île de Lampedusa, à la rencontre de ces femmes et de ces hommes qui, fuyant les guerres et les famines, ont vu leurs espoirs d’une vie meilleure se fracasser en mer. La metteure en scène Alexandra Tobelaim nous parle de la génèse de ce projet de théâtre dont deux représentations auront lieu au Escher Theater les 9 et 10 février.
En septembre 2011, je découvrais lors d’une commande de mise en lecture dans le cadre d’Actoral et de Face à Face, le texte Italie-Brésil 3à2 de Davide Enia. Solal Bouloudnine était l’acteur/lecteur de cette aventure. Une rencontre. Je dis souvent que c’est le texte qui nous a choisi, car rien ne nous prédisposait à monter ce texte, et encore moins à le jouer plus de 160 fois durant 6 ans. Ce fût une belle et grande aventure que nous avons arrêté à l’été 2018. Lorsqu’on a partagé tant de choses ensemble, on se dit que le chemin à faire est encore devant nous, et Solal et moi-même, comédien et metteuse en scène, voulions continuer ensemble ce chemin.
Au mois d’octobre 2018, le traducteur d’Italie-Brésil 3à2, Olivier Favier, m’envoie le nouveau texte de Davide accompagné de ce mot : « Davide vient de m’envoyer son dernier texte, L’Abisso, qu’il a écrit sur les migrants et Lampedusa. Un texte relativement bref, vingt-cinq pages – je te l’envoie en italien pour te donner une idée- je l’ai parcouru et c’est fort, ça part de rencontres, d’échanges… ».
Ces mots d’Olivier parlant d’un texte sur les personnes réfugiées auguraient d’un écrit sans complaisance car c’est son sujet depuis 2012. En effet, cet historien de formation parcourt la France depuis lors pour alerter sur la situation dans la corne de l’Afrique ; il a lui-même écrit un très très beau témoignage sous forme de livre documentaire Chroniques d’exil et d’hospitalité.
Le texte n’étant pas encore traduit, je le lis dans sa langue d’origine (l’italien), qui n’est pas tout à fait la mienne, mais un peu quand même. Et malgré la distance de la langue, je suis prise dans la force de ce récit. Récit dans lequel Davide met des mots sur la complexité de l’humain dans ce rapport aux migrants, à cette crise humanitaire qui se déroule sur les plages du Sud de l’Europe et dans nos villes. Des bouts d’histoires qui racontent sans complaisance ces hommes et ces femmes qui arrivent sur ces plages, ces « vies » venues trouver l’espoir d’une existence meilleure en Europe. Le texte donne aussi la parole à celles et ceux qui accueillent des femmes et des hommes convaincus mais pas seulement.
Le texte n’amène aucune réponse. Il nous permet d’entrevoir d’un peu plus près la réalité de celles et ceux qui font ces sauvetages en mer, celles et ceux qui sont là pour accueillir ou pas, sans jugement. Comme par exemple le gardien du cimetière qui ne peut se résoudre à ne laisser aucune trace de ces vies, malgré la quantité de corps à enterrer. S’entremêle à ce récit du monde en marche, l’histoire plus intime plus personnelle du narrateur, de Davide avec son père. L’histoire d’un fils et son père dans une relation où les mots font défaut, où règne le silence. Le temps du récit, ces deux histoires se superposent. Elles sont animées de la même fragilité, toutes deux nourries d’espoir.
Ce qui est beau dans ce texte, comme dans la vie, c’est qu’il est construit de « petites choses de rien », d’actes du quotidien. Rien d’héroïque. Loin des grands discours, ces « petites choses de rien » font sens. Elles le font d’autant plus sur un plateau de théâtre car à cet endroit-là, à l’abri de la lumière du dehors, on peut leur rendre hommage dans toutes leurs dimensions et redonner ainsi une place à l’humain.
Le théâtre est juste, nécessaire et joyeux dans cette fonction-là.
D’autant qu’il y a urgence à livrer cette parole qui ne participe pas à la stratégie actuelle de l’information, celle qui nous condamne à l’émotion en nous éloignant de la complexité des situations et de leurs origines, et qui peut-être nous réduit à l’inaction, tétanisés par la quantité de détresse qui se déverse en Europe. C’est ici la parole d’un poète qui nous permet de vibrer, d’entrevoir cette réalité dans sa dimension humaine, qui redonne courage, foi et énergie.
Il y a donc l’urgence, à dire cela, à écouter cela aujourd’hui.
Alexandra Tobelaim
Marcia Barcellos et Karl Biscuit, alias Système Castafiore, n’ont pas leur pareil pour créer des mondes fantastiques d’une beauté envoûtante. Kantus, créé à Grasse où leur compagnie est installée, dans le cadre du Festival de Danse de Cannes, ne fait pas exception. Une représentation est programmée au Escher Theater le 19 janvier.
Quel est le point de départ du projet ? Une archéologie du futur. On observe qu’à travers les âges et les cultures, la représentation de mondes disparus est un sujet constant : culte des ancêtres, esprits des morts, figures animales sacrées. L’imaginaire se mêle à la mystique dans une quête ontologique. Qu’en sera t-il dans notre futur, promis à la sixième extinction des espèces ? C’est ce que nous avons imaginé, à travers les activités de personnages hybrides qui organisent une sorte de cérémonie, un rituel mystérieux, voué à célébrer une époque révolue, sans doute la nôtre. Enfin, nous abordons la question de la spiritualité, aujourd’hui bien souvent confisquée par toutes sortes d’orthodoxies, de fondamentalismes et de dérives sectaires. Nous évoquons une humanité des temps futurs qui se confronte gaiement à la notion de transcendance.
On retrouve souvent la même équipe de création. Est-ce que vous créez en collectif ? Nous tentons de prolonger, à notre façon, les travaux d’Alwin Nikolais, chorégraphe de l’« Art total » dont nous fûmes élèves. Dans nos pièces, il n’y a pas de subordination entre les disciplines : danse, musique, costumes, lumières, décors, vidéos et machineries théâtrales participent de la conception du spectacle. C’est donc un travail d’équipe qui s’appuie sur de multiples compétences. Il y a une direction artistique assumée par Marcia Barcellos et Karl Biscuit, on ne peut parler de collectif. Pour autant , les danseurs participent à l’écriture chorégraphique et les artistes qui nous accompagnent apportent énormément par leur créativité et leur talent. Être fidèles à nos équipes est le gage d’une grande complicité : par exemple, avec Christian Burle et Jean-Luc Tourné qui partagent nos aventures depuis plus de vingt ans ! Pour Kantus, nous avons pu donner une dimension « opératique » grâce à la présence de quatre chanteurs sur scène. Ils interprètent des chants polyphoniques a cappella, écrits et arrangés pour le spectacle. Ils sont aussi partie prenante de la mise en scène et incarnent des personnages. Avec neuf interprètes, les voix se conjuguent au mouvement dans ce projet immersif.
Vous êtes précurseurs dans la « création hybride » y a-t-il des pistes techniques que vous souhaitez développer par la suite ? A l’époque du métaverse, l’art du théâtre est-il désuet ? Au contraire, sommes-nous susceptibles de nous approprier les avancées technologiques pour inventer de nouvelles formes ? C’est ce que l’histoire de nos métiers semble indiquer. Qu’il y ait donc des rideaux qui s’ouvrent sur ces mondes où le réel se mêle à l’imaginaire pour encore nous émerveiller !
« Pourquoi l’homme blanc ne se comporte-t-il pas en etre humain ? » Cette phrase, écrite sur un poster représentant le chef amérindien Sitting Bull, est restée accrochée aux murs de ma chambre toute ma jeunesse. J’ai toujours eu en tête de faire un spectacle autour de la sagesse des peuples premiers et de faire entendre leurs paroles, leur philosophie mais surtout leur humour.
Formatés par l’image caricaturale des indiens dans les westerns les montrant toujours impérieux et sévères, nous ignorions que ces peuples étaient dotés d’un très grand sens de la gaieté et adoraient rire.
J’ai eu la chance de partager leur vie pendant six semaines en 1992. Dans les réserves Apache, Navaho, Hopi et Zuni de l’Ouest américain. Un voyage initiatique qui m’a marqué à jamais. J’ai partagé leur quotidien et leurs coutumes encore vivaces aujourd’hui malgré tout. Et nous avons ri, beaucoup ri ensemble. Beaucoup de tribus avaient leur propre clown, personnage essentiel et sacré à leurs yeux.
De véritables chamans pratiquant la médecine du rire. Les Amérindiens et les peuples vivant au plus près de la nature ont développé toute une mythologie animalière. Le Coyote en fait partie. Grâce à ses aventures cocasses, les enseignements philosophiques étaient transmis avec légèreté.
Endossant le rôle de Coyote, ce sont ces mêmes messages que je voudrais partager avec vous aujourd’hui en m’inspirant des clowns Hopi et de leur costume traditionnel rayé de larges bandes noires et blanches.
Totalement subversifs, leur esprit caustique et leurs bouffonneries tournent en dérision les figures du pouvoir, de l’homme blanc, de son égocentrisme, de son savoir, de son hygiène, de son rapport à l’autre, à la nature, au cosmos et à la mort.
Coyote c’est aussi une aventure sensorielle, faite de chants d’oiseaux, d’odeurs, d’orages, de cris d’animaux, de bruits d’insectes, de couleurs, de musique, de rires et de larmes.
Coyote, c’est prouver, avec humour et dérision, que ces peuples ont tout à nous apprendre pour sauver notre planète tant qu’il en est encore temps. Il est urgent d’entendre leur discours pour ne plus se croire au centre de l’univers mais faisant partie d’un tout, comme au théâtre.
Patrice Thibaud
24 juillet 2023 | Lawrence.Rollier | Non classé
D’origine malienne et sénégalaise, Ousmane « Babson » Sy, champion du monde et figure phare du mouvement hip-hop en France et à l’étranger, est décédé subitement en décembre 2020. Queen Blood (le 29 septembre au Escher Theater) est son ultime création.
Votre univers, sa singularité, vous la définiriez comment ? Je défends le « clubbing » sur le plateau. On peut me définir par le hip-hop, mais c’est le « clubbing » qui définit le mieux mon travail aujourd’hui. On dit : « Une musique pour toutes les danses, et une maison pour toutes les cultures ». J’essaie de rassembler tout ce que j’ai pu voir en France ou ailleurs. J’ai vécu dans des endroits très différents, je veux m’inspirer de tous les gens que j’ai pu rencontrer, que je connais. Je m’en inspire pour créer, même si cela peut paraître très utopique, j’ai le sentiment de connaître un petit peu tout le monde, et de pouvoir rassembler par le « clubbing » et la « house music », tout ce que je sais d’eux sur le plateau.
Le « clubbing », c’est l’esprit de fête ? La boule à facette, le DJ ? Pas forcément ! Et même pas du tout ! C’est un esprit de rassemblement, de retrouvailles, de rencontres. On vient oublier ses problèmes, ses peurs. On vient écouter de la musique, on vient draguer, se consoler… C’est l’endroit où se retrouvent et se rencontrent des gens qui ont une chose en commun : la musique, la « house ». La fête, ou la joie, ce serait réducteur : il y a des gens qui ont besoin de se retrouver et de danser pour sortir du chagrin, pour oublier, bouger, survivre.
Le « clubbing », c’est ici un groupe exclusivement féminin… Sept danseuses… Queen Blood s’inscrit dans la continuité de mes précédents spectacles… Je suis toujours resté dans mes deux thématiques principales : la house et l’Afrique, donc la « Afro House ». Mais cette danse est plutôt androgyne, comme d’autres danses hip-hop. C’est un mélange des genres, on est au-delà des questions du masculin et du féminin quand on entre dans la « house ». Là, il se trouve qu’on a des personnalités féminines, mais j’aurais pu aussi bien créer King Blood !
Queen Blood, c’est aussi le sang noble ? Qu’est-ce que c’est ? Pour le titre, je me suis inspiré du bambara, la langue du Mali. Là-bas, on parle de « sang noble », on a choisi Queen Blood, ou « sang de reine », pour parler de la dignité, de la beauté, de la grandeur des femmes et des minorités. On est parti du postulat musical, tout part du rythme, de la musique. C’est elle qui insuffle l’énergie : la musique engendre des émotions sur les gens qui sont au plateau, c’est un voyage musical. La musique impose les mouvements et les sensations. Chacun peut choisir sa propre grille de lecture. Ce sont des identités au service de l’entité. On voit des personnalités, on les découvre, on les voit évoluer, on les rencontre… Le spectateur se raconte ses propres histoires. Elles jouent ensemble ou non, commencent par des « battles », s’affrontent, et se présentent, on part de la force collective, commune, et on rencontre des personnalités plus subtiles, on découvre leurs histoires, plus intimes.
Est-ce que Queen Blood représente le monde d’aujourd’hui, le dénonce ? À travers la danse, on expose des influences afro-caribéennes. Mais la pièce a été écrite en 2017, bien avant le mouvement « Black Lives Matter »… Ça n’est pas le projet de Queen Blood, ce n’est pas son origine. Mais le spectacle se lit évidemment autrement aussi, aujourd’hui, avec tout ce qui se passe dans le monde. La danse et l’actualité se font écho…
9 juin 2023 | Lawrence.Rollier | Non classé
Voilà cinq ans que je travaille pour le Escher Theater. Une de mes grandes priorités était d’attirer de nouveaux publics et de fidéliser les habitué·es. L’identité artistique d’un théâtre implanté dans une ville comme Esch, riche de multiples influences culturelles, se construit dans le dialogue avec les différents publics. Nous essayons de tenir compte des réalités de notre région, pour proposer des spectacles qui permettent la diversité et la mixité tant sur nos plateaux que parmi les spectateur·rices. Nos circassien·nes, chorégraphes et danseur·euses viennent des quatre coins du globe. Nos pièces de théâtre reflètent les défis auxquels le monde doit faire face au XXIe siècle, ou traitent de thèmes universels comme celui — pour la saison 23/24 — du poids des secrets de famille et des non-dits qui se transmettent souvent d’une génération à l’autre (Escher Bouf, Escher Meedchen, Union Place, Der Pelikan, Leurs enfants après eux). Constamment, nous cherchons à développer une programmation pour un public jeune et familial mais aussi pour les écoles. Afin de faciliter l’accès à notre institution et l’échange entre artistes et publics, nous proposons des ateliers, des rencontres, des répétitions ouvertes ou d’autres moments simples et conviviaux. En assumant sa mission de service public, le Escher Theater souhaite précisément défendre la nécessité de l’échange de points de vue et du dialogue animé et vivant. Le théâtre, de par sa nature, naît d’un conflit, d’une tension. Il se nourrit d’événements forts et surprenants qui stimulent notre imaginaire et nous amène soit loin de notre quotidien, soit au centre de nos préoccupations. Encore et surtout, je veux continuer à me battre pour un théâtre où circulent des pensées intelligentes, des attitudes empathiques, où s’affirment des mots qui touchent par leur force et justesse, dits et portés par des artistes de toutes générations et de toutes cultures.
7 février 2023 | Lawrence.Rollier | Non classé
Après les enivrants L’Homme à tête de chou et Le Jour se rêve, le grand pionner de la Nouvelle danse Jean-Claude Gallotta revient au Escher Theater le mercredi 22 février 2023 avec le ballet Pénélope.
Qui est-elle, cette Pénélope ? Une femme soumise ? Une femme qui attend ? Une femme qui résiste ? Je crois que le personnage de Pénélope échappe justement à toute catégorisation… Selon l’époque, on va interpréter sa fidélité comme une soumission, ou inversement. On la jugera rusée ou combattante, forte ou faible. La plupart des figures mythologiques sont ré-interprétables, sans fin. Dans mon spectacle, il y a cette idée, complexe, que Pénélope tire sa force de sa faiblesse… Sa faiblesse, dans laquelle la société, voire la civilisation, essaie de la maintenir. Sa force, c’est son caractère, sa détermination, sa personnalité propre.
Sommes-nous à Ithaque ? Ou dans un lieu abstrait ? Un rêve ? Comment la voyez-vous, la chambre de Pénélope ? Nous ne sommes que là où nous sommes, sur un plateau de danse… La scène ne figure rien d’autre, si ce n’est qu’en passant d’Ulysse à Pénélope, elle change de couleur, du blanc au noir, peut-être plus conforme à l’univers de Pénélope recluse dans son palais. Je ne souhaite pas que l’imaginaire du spectateur soit suscité par un élément de décor, des accessoires ou des costumes qui « figureraient » un espace. Seules la danse et les musiques (pour ce spectacle, j’ai passé commande à trois compositeurs) doivent provoquer des sensations, des émotions. La scène de Pénélope est alors davantage la chambre noire de l’appareil que la photo elle-même.
Que s’y passe-t-il ? Dans l’acte 1, les prétendants « cherchottent » la femme qui se déguise en plusieurs femmes. Acte 2, les danseuses sont réunies pour faire de leur fierté un combat. Acte 3, les hommes font des solos comme des candidats qui aiguisent leurs charmes. Acte 4, une danse de groupe comme une réconciliation finale, une égalité en forme de victoire… Chaque acte est accompagné par une musique différente. Et entre ces actes, viennent de courts monologues (écrits par Claude-Henri Buffard) sur les images filmées d’un duo, sorte de dialogue dansé entre une probable Pénélope et un possible Ulysse.
Que demandez-vous à vos danseurs ? Votre danse devient-elle chaque fois toujours un peu plus charnelle, sensuelle, sexuelle ? Je ne saurais pas dire ce que ma danse devient… Il y a sûrement des évolutions, mais elles restent plus secrètes pour moi que pour ceux qui la regardent. La seule chose dont j’ai conscience, c’est mon besoin de vitalité. Il m’est nécessaire, de plus en plus, de faire valoir toutes les énergies que mes interprètes m’apportent. Ce que je leur demande, c’est qu’ils m’aident à montrer que la vie s’obstine. Contre toutes les défaites.
Y a t-il une danse engagée ? Une danse qui donne à penser ? Pénélope a-t-elle pour vocation de réveiller ? De secouer ? D’émerveiller ? La danse est une expression libre du corps qu’aucun pouvoir ne peut contrôler. C’est un art spontanément rebelle. Il faut le tenir à l’œil. Gilles Deleuze dit « le pouvoir exige des corps tristes parce qu’il peut les dominer », il me semble alors qu’une danse de la joie est forcément « résistance », elle n’abandonne pas. « La joie en tant que puissance de vie, dit encore Deleuze, nous emmène dans des endroits où la tristesse ne nous mènerait jamais. » Les régimes oppressifs non plus.
13 janvier 2023 | Lawrence.Rollier | Non classé
En se rendant à la caravane de George, Constance fuit un mari, son argent, ses diplômes, sa mère mais surtout son incapacité de « donner du bonheur à une femme », ce que George sait faire, lui. Gaël Leveugle met en scène le sombre fiasco de ces retrouvailles imaginées d’après la nouvelle de Charles Bukowski. Surprenant.
Une porte, une table roulante, un canapé, deux gros projecteurs, une échelle et un épais matelas. Le plateau de Gaël Leveugle, riche et surtout imprévisible, recrée une nouvelle atmosphère à chaque reprise de l’histoire. Ampoules tombant du plafond et pendrillons argentés se déploient sous nos yeux. Reprise, car la pièce est constituée d’une même scène, de mêmes dialogues répétés, assortis ici d’une phrase supplémentaire, là d’un nouvel accessoire. Les verres de whisky et les cigarettes se consomment sans interruption, entraînant les personnages de plus en plus enivrés dans des considérations toujours plus sombres, voire violentes, confrontant leurs désirs à une réalité qui les dépasse. Ils boivent, dans un dialogue qui n’avance jamais, l’une se plaignant de son mari, l’autre louchant sur les jambes de la première, fantasme masculin par excellence. Pour entrer dans l’univers repoussant de cet instant ressassé, peut-être faut-il savoir que Charles Bukowski était cet américain désabusé dont l’œuvre considérable reflète une existence amère et marquée par la violence. Gaël Leveugle s’empare de cette nouvelle issue d’un recueil de 1973, South Of No North, pour mettre en lumière la solitude extrême de ses personnages transposant leurs désirs l’un sur l’autre, jusqu’à se perdre.
Du désir au sexe brutal, de l’alcool à la violence
Entre cette unique scène multipliée, Gaël Leveugle intercale des intermèdes musicaux et des moments de performance, se muant en pantin désarticulé ou en chanteur, mettant en musique certains poèmes de l’auteur (Run with the Hunted, 1993) ou des extraits de documentaire (Bukowski, Born into this, 2005), tous plus angoissants les uns que les autres (« Nous sommes nés prisonniers de cette atroce fatalité / l’impunité et le meurtre se répandront dans les rues / Il y aura des flingues et des gangs errant partout / La Terre sera rendue stérile »). Le texte très sexuel, dont la répétition entraîne le malaise, est amplifié par les sons stridents en fond de plateau de Pascal Battus assis à un établi, qui rythme la pièce de bruits dérangeants, (ne faites pas l’économie des bouchons d’oreilles distribués en début de pièce). Finalement, les deux personnages interprétés par Charlotte Corman et Julien Defaye (un duo de qualité, humble, qui laisse toute la place nécessaire au texte cru et brûlant), sont le support d’une définition plurielle et tragique du désir : comme un saut dans le vide (illustré au sens premier du terme), comme un besoin d’être reconnu, et enfin comme le miroir de sa propre existence.
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