Un spectacle de danse explosif et poétique pour ouvrir la saison du Escher Theater.

A ceux qui pensaient le hip-hop comme une mode passagère, appelé à disparaître du paysage chorégraphique dès que les banlieusards auraient rangé leurs cartons, Roots, la récente pièce de Kader Attou, directeur depuis 2008 du Centre chorégraphique national (CCN) de La Rochelle, offre une leçon de ténacité. Et fait le tour de la question. Même dans ses premiers spectacles, plus fragiles, on reconnaissait de suite chez le chorégraphe un sens de la composition et surtout une manière de mettre en relation les danseurs dans un espace de complicité, de recueillement. Les onze qui portent Roots, plus Kader Attou, forment une sorte de chorale d’où émergent des individus, tous aussi intéressants les uns que les autres, car chacun a son style, son physique, ses particularités techniques. Tous, ici, signent leur propre hip-hop et la pièce, pleine de surprises, pourrait s’achever par un free style plus débridé encore. Et sinon, que du bonheur.

Les tableaux astucieusement fabriqués, comme celui d’un radeau de la méduse, qui tiennent parfois sur une jambe, une seule main, sont si élégants qu’ils viennent justement rappeler que le hip-hop n’est pas que question de musculature mais surtout d’équilibre. Tout est raffiné, des touchers à un solo d’ouverture nostalgique dans un fauteuil bancal, d’un morceau de claquettes aérien sur une table à des scorpions tressautants… Les figures de base, que Kader Attou n’a pas fait disparaître de son vocabulaire, mais qu’il lie dans une syntaxe parfaite, retrouvent toute leur vigueur. Roots n’est pas une pièce nostalgique mais une danse pour demain, où les rapports entre hommes (car le spectacle est uniquement masculin) trouvent une nouvelle nature, une façon d’être ensemble sans se faire mal et, si possible, en s’amusant. Le chorégraphe se joue aussi de lui-même en s’autocitant avec beaucoup d’humour. Roots est un vrai show, sans esbroufe. Le public est debout. Pas étonnant que ledit show parte en tournée de 90 dates..

Article de Marie-Christine Vernay, paru dans Libération le 27 septembre 2013