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Entretien avec Miguel Decleire, metteur en scène du spectacle « Idiomatic »

« Jusqu’ici tout va bien », et « Relax don’t do it, When you want to go to it, Relax don’t do it, When you want to come », sont les fiévreuses devises de Bernard Breuse et Miguel Decleire, qui forment, avec Stéphane Olivier, la direction artistique de Transquinquennal. Sous ces adages, après avoir participé à Bruxelles Capitale européenne de la culture en 2000, le collectif belge réitère l’expérience pour Esch2022, en proposant Idiomatic au Escher Theater : un projet aux problématiques profondément européennes.

Le collectif bruxellois « Transquinquennal » a réuni cinq comédiens·nes qui ne parlent pas tous·tes la même langue, pour explorer les occasions de ne pas se comprendre, dans le plaisir du quiproquo. Vous pouvez nous parler de la genèse de ce projet théâtral ?
En tant que Belges vivants à Bruxelles, on est habitué·es à la cohabitation des langues. On travaille avec des compagnies flamandes et la question des langues nous a toujours intéressés. On s’est demandé comment rendre cette question théâtrale, et donc on a imaginé un dispositif incluant plusieurs comédien·nes, mais sans langue unanimement commune. Pour nous, c’était aussi une manière d’interroger notre rapport aux langues, principalement en Europe. On a travaillé avec un premier groupe de comédien·nes parlant des langues apparemment peu familières entre elles, comme l’allemand, le roumain, le norvégien, le slovène et le français… Cette première mouture du spectacle a tourné dans plusieurs pays, et on a contacté divers théâtres, y compris au Luxembourg où Carole Lorang du Escher Theater s’est montré intéressée par le projet. Au vu de la situation linguistique si particulière au Luxembourg, on s’est vite rendu compte qu’il fallait recréer le spectacle autrement.

Scéniquement malléable, totalement ajustable pour être au plus proche du propos, avec une équipe artistique interchangeable : comment s’écrit et se crée un spectacle comme Idiomatic ?
On fonctionne comme on le fait souvent… On prend contact avec la réalité, on se met en face d’elle. On discute beaucoup de la situation, on fait des recherches, on essaye de se documenter autant que possible. Puis on essaye de trouver un biais spécifique qui rende compte d’une théâtralité mêlant à la fois la réalité et ce qui pourrait s’apparenter à une fiction. Le spectacle est donc une sorte de conférence théâtralisée, dont le thème central est l’insécurité linguistique. C’est un peu le thème qui a parcouru toutes les versions précédentes, finalement. On a chaque fois cherché à analyser ce qui se passe quand on ne comprend pas la langue de l’autre, quand on ne parvient pas à s’exprimer, ou quand on ne se sent pas suffisamment capable ou légitime pour parler sa langue ou celle de l’autre.  La conférence est axée là-dessus, et nous y participons tou·tes pour interroger ce que c’est qu’une langue, si c’est un outil de communication, un vecteur de culture, d’identité… ou encore autre chose. Le rôle de la langue est-il de permettre l’intégration à une communauté, de se distinguer des autres ou au contraire de faire des ponts entre les communautés ? C’est ce qu’on essaye d’explorer dans Idiomatic.

Comment s’adresser à cette multitude de publics, aux profils différents au fil de vos représentations à travers l’Europe ?
Le public est à chaque fois différent et donc on se donne les moyens d’en tenir compte dans le spectacle, que ce soit pour les représentations scolaires ou tout public. De notre côté du plateau, il y a toujours une dimension d’ouverture face aux réactions de la salle. La particularité d’Idiomatic est de jouer sur les incompréhensions possibles entre comédien·nes. Du coup, ça nous semblait intéressant de répercuter cela également dans la salle. On met en branle l’idée que tout le monde ne comprend pas tout, un facteur qui fait partie de la dramaturgie du spectacle. Il s’agit de s’autoriser à ne pas comprendre. Quand tout n’est pas explicite, mon voisin a compris quelque chose que je n’ai pas compris, et vice et versa. Qu’est-ce que cette dimension-là peut raconter ?

 

Concert de Nouvel An : une nouvelle émulsion

Les années passent comme un claquement… de castagnette. Nous revoilà, tradition musicale de haut rang, à penser au concert du Nouvel An qui se tiendra au Escher Theater. Comme chaque année. Mais comme chaque année la répétition n’est pas de mise. Car le succès repose une fois encore sur la diversité.

Gast Waltzing est de ces hommes qui aiment à bousculer les idées, élargir les cadres, créer des connexions. On se souvient de ses dernières éditions où le pop-rock ukrainien des Dakh Daughters a ébranlé nos perceptions (2020), où Morgane Ji, la Creole Queen (2021) a enchanté l’auditoire de ses sonorités d’outremer. De tels spectacles battent en brèche nos frontières, les bornes et les barrières en sus qui les composent. Le public était sorti de la salle conquis par ces alliages musicaux puissants. De la bonne fonte, version eschoise, c’est-à-dire élaborée avec l’apport de multiples courants, cultures, visions. Une marque de fabrique, dorénavant, qui rajoute à l’attrait du concert de Nouvel An.

Que deviennent les valses de Vienne? Elles restent, pour l’occasion seulement, à Vienne, «ils font ça à merveille! Donc jamais je ne créerais de concert du Nouvel An, à Esch, sur ce genre», confie le chef d’orchestre rajoutant: «le public sait maintenant qu’il va avoir quelque chose de spécial». Place à la jeunesse La situation actuelle coupe les ailes à nombre d’artistes. Comment peuvent-ils montrer leur art, leur talent, leurs compositions, si les scènes tardent à s’ouvrir, si les spectacles se programment au compte-gouttes… ou se déprogramment ? Par quel biais, autre que l’exposition virtuelle, un jeune artiste ou un groupe en devenir peut-il se faire connaitre sans possibilité de monter sur scène? Ce constat le monde artistique l’a fait dans son ensemble.

Gast Waltzing n’est pas resté les bras ballants, définissant, pour cette édition à venir, d’intégrer une ribambelle de jeunes artistes luxembourgeois, talentueux et à l’aube d’une carrière prometteuse. La sélection de ces jeunes artistes s’est opérée tout naturellement. Pour la grande majorité d’entre eux, il s’agit d’artistes avec lesquels le chef d’orchestre a déjà travaillé. Il les connait, ils se connaissent, ils savent travailler ensemble et ils le font bien. L’un cependant ne faisait pas partie – pas encore! – de son vaste réseau. « J’ai écouté certains de ses morceaux. Cela m’a plu, beaucoup plu, alors je l’ai choisi! » Le 1er janvier 2022, à 17h00, le théâtre vibrera donc aux sons de l’orchestre
de Chambre Estro Armonico, dirigé par Gast Waltzing et des rythmes de rap et de hip-hop d’artistes de la scène luxembourgeoise.

Ces mélanges de genres, tout en harmonie, les spectateurs des précédentes éditions y ont déjà goûté… et apprécié! Quand ils viennent au Concert de Nouvel An, ils savent maintenant qu’ils vont être surpris… Sans pour autant prévoir, avant le spectacle, la teneur de cette surprise. La patte de Gast Waltzing!

Article de Jean-Marc Streit pour le Kultesch

Entretien avec Jean-Claude Gallotta

Après son passage en mars 2020 avec l’enivrant L’homme à tête de chou, le grand pionnier de la Nouvelle danse Jean-Claude Gallotta revient au Escher Theater avec son nouveau spectacle : Le Jour se rêve

Que s’est-il passé, chez Merce Cunningham, à la fin des années soixante-dix, à New York, et que l’on va retrouver ici ?
À New York, j’ai découvert un « esprit » de la danse, l’influence de John Cage, du groupe Fluxus ou de la Judson Church. De l’humour et de la pensée, de la fantaisie et de l’invention. Tous ces gens qui m’ont indiqué le chemin de la prise de liberté avec les règles et les canons de l’art. Je revois Merce Cunningham dans son studio nous interrompre en disant : « Ne faites pas les héros », nous faisant comprendre ainsi que « la danse, ce n’est pas à celui qui saute le plus haut ! ». Je le revois dans la Cour d’honneur à Avignon effectuant quelques mouvements de bras qui tout d’un coup m’ont fait percevoir l’aura de la danse, comme la peinture impressionniste l’a fait par rapport au réel… C’est là que je me suis dit : je veux faire ça. Le Jour se rêve est un hommage à cet homme qui aurait 100 ans aujourd’hui et qui nous inspire encore.

Vous travaillez sur trois tableaux et deux solos, avec dix danseurs et danseuses…
Oui, nous allons créer trois chorégraphies, chacune d’environ 25 minutes avec trois « couleurs » différentes, trois « peaux ». Une première partie plutôt transe et chamanique qui serait un hommage à la nature et aux troubles solaires, une deuxième partie plutôt urbaine hommage à la ville phosphorescente et folle, et une troisième partie très rythmée comme une comédie musicale du 22ème siècle où les duos se frotteront aux ensembles diaprés pour finir sur un épilogue enivrant. Entre les parties je vais danser sur des chansons étranges et belles de Rodolphe Burger. Deux solos donc, à la fois lyriques, dadaïstes et documentaires…

Que demandez-vous à Rodolphe Burger ?
J’ai rencontré Rodolphe Burger par l’intermédiaire de Bashung avec qui il avait travaillé. On s’est approché, et l’année dernière, je suis allé le voir. J’avais déjà repéré des choses dans ses albums, des morceaux que j’aimais et même des durées. J’avais besoin de trois séquences musicales. Il a été d’accord. Nous sommes allés dans son studio en Alsace. Là, seul avec sa guitare et ses machines, il a improvisé les trois séquences. Magnifiquement.

Quelle est la première chose que vous demandez à vos interprètes ?
Aux danseurs, je demande, je crois, une disponibilité de corps et d’esprit. Je leur parle de la structure de la pièce, de Rodolphe Burger, de Dominique Gonzalez-Foerster et puis je les lance sur des gestes. À eux de proposer comment les prolonger. Ensuite, bien sûr, toutes ses propositions sont à structurer. J’ai des interprètes extraordinaires qui jouent le jeu. Je les laisse libres d’improviser, mais ils me laissent libre aussi de réinventer continuellement, en parfaite confiance. Ainsi, chaque jour se rêve…

Propos recueillis par Pierre Notte pour le Théâtre du Rond-Point

Édito de la directrice

C’est là le plus beau paradoxe de tous. Le sentiment de perte de contrôle, qui, à l’heure où j’écris ces lignes, nous accompagne depuis plus d’un an, a certes ébranlé nos certitudes, mais il a aussi révélé des forces cachées. Le théâtre, tantôt fermé jusqu’à nouvel ordre, tantôt ouvert sous réserve d’observer des règles sanitaires drastiques ou de jongler avec des changements de dernière minute, nous rappelle qu’il fait partie d’un secteur culturel aussi précieux que fragile. Le théâtre est décidément un lieu surprenant, bourré de ressources et d’inventivité, un lieu qui, même dans l’adversité, peut compter – avec le soutien dont il a bénéficié en haut lieu – sur la capacité d’adaptation et d’improvisation des siens.
Nous tous, public, artistes, équipe du théâtre, nous avons peut-être réappris à voir chaque événement artistique pour ce qu’il est : une surprise et un cadeau, un moment exceptionnel de grande intensité. Exceptionnelle, cette saison le sera sans doute, avec la finalisation de la transformation de l’ancien cinéma Ariston en seconde salle du Escher Theater. L’Ariston mettra en valeur les arts de la scène sous toutes ses formes – Jeunes publics notamment – à travers des créations encore plus intimistes et innovantes.
Au regard d’Esch2022 et de son leitmotiv, Remix culture, nous avons apporté un soin particulier aux propositions participatives qui stimulent l’échange, notamment entre artistes et spectatrice·eur·s ou entre professionnels et non professionnels. Enfin, nous n’avons pas oublié que nous avons besoin aussi – et maintenant plus que jamais – du souffle d’un certain Buster Keaton. Et c’est plein de conviction que nous avons réservé une place de choix au cirque et à la danse, à des moments d’évasion et de doux émerveillement.
Espérons que la nouvelle saison nous permettra un retour à une certaine normalité.

Notre artiste associée Simone Mousset au Festival OFF d’Avignon 2021

Sympathique et déroutante, la chorégraphe Simone Mousset propulse ses projets dans une expérimentation où expressions dansée et théâtrale flirtent sans accroc pour dévoiler un goût prononcé pour le burlesque et l’absurde.
Forte du soutien du Escher Theater, la chorégraphe est au programme du festival OFF d’Avignon 2021 (5-25-juillet), dans LE lieu estampillé « danse » de cette grande messe du spectacle vivant : Les Hivernales – CDCN d’Avignon. Elle y présente son spectacle The Passion of Andrea 2.

Interview réalisé par laglaneuse.lu :

The Passion of Andrea 2 , c’est quoi ?
The Passion of Andrea 2 renvoie à ce savon qu’on essaye d’attraper quand il est mouillé. C’est cette solution qui nous échappe constamment. C’est un tour de magie, un jeu mortel, une performance dansée, une farce, un débat, une musique, un monologue de science-fiction, c’est tout cela en même temps. Se faisant passer pour la suite d’une version antérieure et inexistante de lui-même, The Passion of Andrea 2 s’apparente à un escroc espiègle d’une pièce de danse sur le sentiment de malaise, sur l’incapacité à comprendre pleinement le monde qui nous entoure, sur le désir douloureux d’autre chose.

Une histoire passionnelle ?
Pour moi, la passion d’Andrea est une manière de me focaliser sur une sorte de difficulté existentielle que l’humanité traverse. La passion se réfère au chemin douloureux voire difficile de la vie et non pas au sens religieux de la Passion du Christ. Au fond, Andrea, c’est peut-être nous-mêmes.

Comment as-tu imaginé ce spectacle ?
C’est comme si la pièce ne savait pas elle-même ce qu’elle est. Est-elle un musée ? Un ballet ? Une pièce de Shakespeare ? Une danse abstraite ? Elle voyage entre ces différents désirs. Et elle parle justement de cela : du non choix et du non positionnement dans un univers régi par le sentiment d’urgence.

La passion, est-ce drôle ?
Au départ, je n’ai pas fait le choix de faire une pièce humoristique, c’est juste ce qui sort de moi sur le moment ; dans 1 ou 5 ans, ça sera peut-être différent. Ce qui est dans la pièce, ce sont des manifestations du désir. Ces désirs viennent de mon passé, de mes expériences, de ma vie, peut-être des choses que j’ai vécues ou des intérêts que je porte. Mais le choix du surréel et du bizarre continue à se faire malgré moi de créations en créations.

L’art de s’émerveiller

Note d’intention de Mathieu Bauer, metteur en scène de « Buster » le 11 mai au Escher Theater.

Je suis depuis toujours émerveillé par cette figure de l’homme que l’on a surnommé « l’homme qui ne rit jamais », « la figure de cire » ou encore « le visage de marbre » : Buster Keaton. Ses films ont toujours suscité en moi à la fois un plaisir enfantin de spectateur et l’admiration face à l’immense cinéaste et artiste qu’il était. Beaucoup sont entrés au panthéon de ma cinéphilie et restent des références dans mon imaginaire d’artiste.

Car au-delà des tartes à la crème, des poursuites et des cascades spectaculaires, Keaton est passé maître dans l’art ô combien compliqué de ce que l’on appelle le cinéma burlesque. Sous-tendant en permanence les rapports difficiles de l’homme face aux objets, face à l’espace et face à l’Autre, il décline et fait évoluer son personnage dans ce monde totalement parallèle qu’il invente face à l’adversité, et qui devient source d’une multitude de gags. C’est alors un corps chargé de poésie et de mélancolie, pétri d’humanité, qui se heurte à la dureté de notre monde et fait jaillir en nous un rire salutaire. Je retiens aussi la fulgurance de certaines idées de mise en scène qui sont, encore et toujours, une source d’émerveillement quand je les revois.

J’aimerais par ce ciné-concert singulier, à mi-chemin entre la performance, la conférence et le concert, rendre hommage à ce génie.

Entretien avec Renelde Pierlot

Pas un pour me dire merci suit l’histoire d’une famille – une mère, un père, trois enfants – qui évoluent face aux troubles psychotiques de la mère, ancrés au coeur de leurs vies, sur une durée de quarante ans. Un spectacle s’inspirant de rencontres que la metteuse en scène Renelde Pierlot et l’auteur Jean Bürlesk ont faites avec de nombreuses personnes touchées de près ou de loin par la maladie.

Quelle a été la genèse de ce projet ?
Tout est parti d’une idée de l’auteur Jean Bürlesk – son frère, ndlr – qui voulait écrire une pièce de théâtre. Il a fait une demande de bourse pour laquelle il devait trouver l’accompagnement d’un théâtre. Il a donc rencontré Carole Lorang – directrice artistique de l’Escher Theater – qui l’a soutenu dans ce projet. Plus tard, Carole est venue me voir pour me demander si je voulais mettre en scène cette pièce. J’ai hésité, car c’est toujours particulier de travailler avec quelqu’un de sa famille. J’ai finalement accepté, séduite par la qualité de l’écriture de mon frère. De là est née une collaboration artistique fructueuse, rapidement rejointe par Francesco Mormino, qui a également participé à l’écriture de la pièce. L’histoire s’est progressivement centrée autour d’une famille dont la mère est atteinte d’une maladie mentale, qui affecte le cocon familial. C’est une histoire dans laquelle on voit évoluer tous les membres de la famille, chacun grandissant et se construisant autour de la maladie de leur maman.

Qu’en est-il de la partition textuelle à la base de la pièce ?
On a rencontré de nombreuses personnes, des associations comme l’AFPL (Association des Familles ayant un proche atteint de Psychose au Luxembourg asbl), Réseau Psy – le Centre KanEl, des membres du service SPAD (Soins psychiatriques à domicile). On a rencontré des psychiatres, des personnes atteintes de psychoses, des parents qui ont des enfants psychotiques, des enfants dont les parents sont psychotiques, … On a récolté de nombreux témoignages et on a écrit ce texte à trois têtes et à quatre mains (celles de Jean et de Francesco Mormino, qui joue dans la pièce).

Comment traduire théâtralement la maladie mentale ?
Cette mise en scène s’inscrit dans une tradition importante du théâtre européen, celui-ci étant peuplé de personnages en proie à la folie. (Je pense par exemple aux tragédies grecques, au théâtre shakespearien…). Le défi pour moi était de trouver le juste équilibre entre réalisme et abstraction, le réalisme permettant de faire voir la « folie », et l’abstraction de rendre le sujet plus universel. J’ai cherché à créer des images qui fonctionnent à plusieurs niveaux. La mère porte une robe surdimensionnée qui envahit l’espace commun, donnant au père et aux enfants le sentiment de ne pas avoir de place, d’être pris dans la robe de la mère – et à la mère celui de constamment se faire marcher dessus. Il était important pour moi de ne pas prendre parti pour la perspective de l’un ou de l’autre, mais de laisser de la place au ressenti des différents personnages.

En quoi est-ce important de donner la parole aux personnes connaissant ces souffrances psychiques ?
De ces rencontres avec toutes ces personnes, pour moi, cette pièce est devenue une nécessité. La plupart des psychoses se déclenchent à l’adolescence, et malheureusement, on n’en parle peu ou pas dans les écoles et dans les lycées. Une personne sur quatre souffre de troubles mentaux ou neurologiques à un moment ou l’autre de sa vie. Nombreux sont ceux qui ont un lien avec quelqu’un atteint d’une maladie mentale, parfois sans le savoir.

Calimero – Interview avec les comédiens du collectif Transquinquennal

« Toute vérité est bonne à dire, paraît-il… mais à entendre ? », lancent Bernard Breuse, Miguel Decleire et Stéphane Olivier, de la compagnie bruxelloise Transquinquennal. Si Calimero questionne la domination masculine, blanche, hétéronormée, ce qu’il interroge plus largement, c’est notre capacité à changer le monde, mais plus encore notre « volonté » à le faire.

Quelle est l’origine du spectacle ?
Bernard Breuse : Ces dernières années, notre réflexion porte sur le changement, c’est pourquoi nous avons décidé d’appliquer cette pensée aux spectacles et thèmes que nous abordons, mais aussi à ce que nous sommes, c’est-à-dire trois hommes de plus de 50 ans, blancs et hétérosexuels.
Stéphane Olivier : Depuis 30 ans, c’est-à-dire les débuts de Transquinquennal, il y a un discours constant autour de nous qui dit que les choses ne vont pas et empirent. Pourquoi rien ne change alors que tout le monde veut que ça change ? Il était temps que nous nous regardions en face : qu’est-ce que
nous faisons pour que ça change ? Est-ce que nous-mêmes nous changeons ? Si, d’un point de vue utopique, notre objectif est de donner aux spectateurs, lors d’une représentation, l’opportunité d’expérimenter un changement de perspective, de pensée ou de point de vue, est-ce que cet objectif peut marcher si nous-mêmes nous ne changeons pas ?
B.B. : De notre point de vue, nous sommes les bons. Nous sommes des personnes qui pensent bien, réfléchissent, ont une pensée progressiste… Nous sommes accueillants, ouverts, généreux… Mais cette pensée ne traduit-elle pas clairement une position de domination ? Si nous pensons de telle manière, qu’est-ce que nous pourrions changer ?
Miguel Decleire : Nous avons l’impression de faire de notre mieux. Nous ne nous rendons pas compte de tout ce qui nous échappe, y compris des dominations que nous exerçons ou dont nous profitons sans nous en rendre compte.

Pour Calimero, vous aviez envie de confronter vos points de vue à ceux d’autres personnes « pas comme vous » ?
S.O. : Oui, nous sommes allés chercher des personnes qui avaient d’autres points de vue sur notre position. Il s’agissait de nous confronter avec des potentiels contradicteurs et de faire connaissance, d’une certaine manière, avec notre ennemi.
B.B. : Nous voulions surtout prendre des gens qui n’étaient pas nous, c’est-à-dire des gens de moins de 50 ans, pas blancs ou hétérosexuels. Laura Vauquois, qui travaille à la dramaturgie du spectacle, a coordonné ces entretiens et nous a fait rencontrer des experts, des militant.e.s qui travaillent sur des questions de rapport de pouvoir et de domination et qui font partie d’un ou plusieurs groupes de dominé.e.s. Il y a différents profils au sein de ce panel : certaines personnes se positionnent davantage sur la lutte antiraciste, d’autres sur des questions d’hétéro-normativité, d’autres encore sur les discriminations femmes-hommes.

Ces entretiens ont-ils provoqué des remises en question ?
B.B. : Chacun à sa propre échelle, oui. Mais le degré de résilience de chacun est terrible. On oublie très vite, même les choses graves.
S.O. : Dans ce processus, il y a une mise en accusation de l’homme blanc qui pose question et un discours sur cette mise en accusation. Tout le monde est libre de s’exprimer, mais la question de la loi est essentielle. C’est bien de vociférer, mais il faut passer à quelque chose de factuel. C’est ça que nous allons aborder dans le spectacle : y a-t-il des faits objectifs sur cette question de domination qui peuvent être attribués au masculinisme ? En tant qu’hommes de gauche, progressistes, nous sommes tout à fait d’accord pour dire que la société libérale et capitaliste actuelle est une société d’oppression. Mais qu’est-ce qui est prédominant ? L’incarnation de la domination dans un genre, une couleur de peau, un âge, une position sociale ou sexuelle, ou est-ce que c’est plutôt un système de la société ? Je pense que c’est plus complexe que le discours ambiant.

Allez-vous tout de même jouer avec les clichés qui collent à la peau des mecs blancs hétéros de plus de 50 ans ?
B.B. : Il y aura quelques représentations de ces clichés. Mais le danger, que nous voulons éviter au maximum, est d’être caricatural. Si nous sommes caricaturaux, nous bottons en touche d’une certaine manière. Nous voulons être plus fins.
S.O. : Il y a deux endroits de réflexion : il y a la question du rôle que l’on fait jouer, dans la société, à l’homme blanc dit dominant – ce rôle lui est attribué par le système. Puis, il y a la question du vrai « nous », qui nous sommes réellement. Ce vrai « nous » n’a souvent rien avoir avec le rôle social. Nous souhaitons donner à voir l’homme dans son intimité, l’homme seul, à l’abri du regard, non pris dans la charge sociale. En tant qu’hommes, nous sentons très fortement le fait qu’on nous impose un rôle.

Dernière question : y a-t-il des choses qui vous irritent particulièrement ?
M.D. : Je n’aime pas qu’on attende des choses de moi qui sont contraires à ce que je suis réellement.
S.O. : Je défends totalement l’égalité entre les hommes et les femmes. Mais je remarque que malgré que j’affirme cela publiquement, il y a très peu de femmes qui m’invitent à boire un café. Cette égalité est-elle donc possible ?
B.B. : Ce qui m’irrite, c’est le peu de choses que j’arrive à faire par rapport aux ambitions que j’ai. Le fossé entre ce que tu proclames et ce que tu fais est terrible. Nous avons très peu d’objectivité sur nous-mêmes. Mais ça ne tue pas pour autant ma bonne humeur.

Propos recueillis par Emilie Gäbele, responsable de la communication du Théâtre Les Tanneurs, le 16 janvier 2019.

« Frusques », une création chorégraphique pour tous.

Après plus d’une cinquantaine de dates aux succès unanimes, la Cie ACT2 pose ses valises pleines de frusques au Théâtre d’Esch pour présenter deux dates d’un spectacle « jeune public » qu’il faudrait appeler un « spectacle pour tous », dans le respect des pensées de la compagnie.

Dans Frusques, le spectateur est face à un monde déserté, où gisent des tas de fringues, fripes, sapes de secondes mains, de « vieux habits », à proprement parler, des frusques, sans aller plus loin. Là, sur une scène bariolée par ces vêtements en tous genres et couleurs, quatre personnages, s’éveillent, comme perdus au milieu de cet amas, dans ce monde qu’il ne semble pas connaitre.
C’est d’un monde révolu dont parle la chorégraphe, prenant ces habits pour symbole de vies éteintes, oubliées ou perdues. Ces morceaux d’intimité – de ce que l’adulte comprendra comme les restes d’une société consommatrice à outrance – deviennent vite des trésors à découvrir, vêtir, vivre, inventer. Petit à petit, en manipulant ces frusques, ce que convoque le quatuor relève d’histoires fantastiques ou rêvées.

Et de vêtement en vêtement s’empilant, de ces frusques s’entassant, les danseurs construisent des univers distincts, formant et déformant l’espace comme un enfant ferait une cabane avec des draps. Mais si le jeu d’enfant domine, pour y imprégner la poésie qui nous fera entrer dans le spectacle, ce sont aussi les maniaqueries des adultes qui s’affirment, celle du rangement, de la hantise du désordre, de l’individualité… Pourtant, toujours, quelqu’un rattrape l’autre à l’invention, et c’est beau, un enchantement, du spectacle « vivant », pour ne pas dire mieux.

En explorant l’enfant et son rapport à l’autre, changeant de par la diversité de nos personnalités, Catherine Dreyfus, par son langage onirique, livre un spectacle aux traits caractéristiques du conte, d’une poésie sublime et dont la morale dépasse largement l’infantile. D’un questionnement sur l’individus, et sa place au sein du collectif, Dreyfus met en scène les aléas de ce fameux « vivre ensemble ». De la scène, par les corps, et via la sagacité visuelle qu’elle fait vivre dans Frusques, la Cie ACT2 invite magnifiquement à questionner notre monde, rappelant aussi la responsabilité particulière qu’il adjoint à l’artiste face aux jeunes spectateurs.

Mettre en lumière ces frontalières invisibles

« Les Frontalières » est un projet de théâtre documentaire sur les frontalières du Luxembourg, adapté suite aux aléas de la pandémie de Covid-19 sous forme de spectacle sonore diffusé au printemps par podcasts. À la faveur de la réouverture des lieux culturels luxembourgeois, une version scénique de cette création radiophonique aura lieu le 31 janvier 2021 au Escher Theater. La metteure en scène Sophie Langevin en dit quelques mots.

Quelle a été la genèse de ce projet ?
Je vis dans la capitale du Luxembourg, je prends la route souvent au matin et croise cette file ininterrompue de voitures tel un serpent lumineux, avec au volant des personnes le plus souvent seules, qui viennent travailler dans un autre pays que le leur. Le Luxembourg a cette particularité unique au monde de voir près de la moitié de sa population active venir de l’étranger. Une foule de personnes qui traversent les frontières chaque jour, donnent leur force de travail, leur énergie et qui rentrent en fin de journée par le même chemin emprunté au petit jour pour revenir dans leur autre monde. Je me posais beaucoup de questions sur ces « vies transfrontalières ».

Pourquoi les frontalières ?
La question des frontaliers est un sujet peu mis au jour dans l’espace public et quand il l’est, il est associé quasi exclusivement aux problèmes de mobilité ; ce qui, en soit, en dit long sur le rapport que notre pays entretient avec ces hommes et ces femmes qui représentent près de la moitié des travailleurs œuvrant au développement du pays. Cette position de « passagère / frontalière » fait que ces femmes ne sont donc pas pleinement inscrites dans la société dans laquelle elles travaillent. Elles n’ont pas droit de cité. Elles pourraient sembler hors sol. Elles semblent invisibles. Je souhaite donc les mettre en lumière : explorer comment elles vivent cette vie en abordant les questions de la gestion de la vie de famille, de leur sentiment d’appartenance au Luxembourg, du rapport qu’elles entretiennent ou non avec les résidents luxembourgeois.

Après plus d’un an, comment a évolué ta recherche ?
Au départ, j’ai essayé de me demander s’il y avait une identité frontalière. La question de l’identité m’alerte moi-même quotidiennement, en tant que personne étrangère dans un pays qui accueille des personnes de mon pays d’origine dans lequel je n’ai jamais vécu… C’était vraiment l’une des questions de départ et à travers toutes les interviews que j’ai pu mener, c’est une question qui reste encore entière. Je ne sais pas s’il y a une identité frontalière, en tout cas, c’est une identité partagée entre le chez soi et le lieu du travail, entre deux cultures. Il s’agit véritablement de répondre à cette question liée à l’identité, parce que je pense que tant que nous n’aurons pas défini d’objectifs et de désirs communs, cette identité ne pourra pas se construire.

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