Julia Vidit propose un spectacle aux atours contemporains d’une comédie de Corneille.

Ce n’est pas la plus connue, ni la plus représentée, des pièces de Corneille, alors qu’elle a rencontré un beau succès à sa création. Le Menteur, comédie baroque en vers, a pour personnage principal un jeune étudiant qui débarque de Poitiers à Paris et compte bien conquérir la capitale et ses femmes. Ce Dorante, plus tchatcheur, comme on dit aujourd’hui, qu’hypocrite, va cependant s’enferrer dans une intrigue sentimentale où ses mensonges se retournent contre lui et son amour, qu’on peut supposer sincère, pour une jeune femme nommée Clarice. S’y croisent des thématiques qui vont fleurir après Corneille, avec Molière et Marivaux notamment : les amours contraintes des jeunes filles, le pouvoir que confèrent l’argent ou la position sociale, et, bien entendu, la tentation du mensonge. On y retrouve également quelques figures théâtrales typiques, dont celle, toujours comique, du Matamore, et même un passage parodié du Cid.

Mêler les époques et les univers

Julia Vidit, metteuse en scène qui a fait ses classes de comédienne au Conservatoire, connaît ses classiques et sait combien ils peuvent encore nous parler. Pour rendre Le Menteur encore plus éloquent aux oreilles d’aujourd’hui, elle en a légèrement retouché le texte – mais toujours respecté le vers – avec Guillaume Cayet. Surtout, elle a choisi une distribution et une mise en jeu qui rompent avec le côté policé bien blanc du théâtre hexagonal. De plus, ici, les hommes portent des baskets et des peignoirs de boxeurs qui vont au ring et les filles des robes à frou-frou fluo tout droit sorties des années 80. La scène est occupée par un large panneau modulable composé de douze miroirs qui évolue tout au long de la pièce, servant tantôt de palissade, de ceinture ou, bien sûr, à faire miroiter les rêves. L’entreprise d’actualisation en mode urbain menée par Julia Vidit est assez osée et trouve une forme métaphorique dans la musique baroque teintée d’électro qui ouvre le spectacle. Il s’agit ici de mêler les époques et les univers et de donner à réfléchir sur l’usage du mensonge dans une société contemporaine qui ne jure que par l’image. C’est d’ailleurs sans doute dans cette dimension que le spectacle fonctionne le mieux. Car l’intrigue et ses rebondissements laissent plutôt indifférent, et la langue de Corneille concourt à entretenir une certaine distance. Dans sa partie finale, quand les choix de mise en scène prennent du sens, que le propos – sur les femmes notamment – sonne et résonne, l’audace de Julia Vidit saute aux yeux et prend tout son éclat.

Article d’Éric Demey paru dans le Journal La Terrasse